En cherchant un peu sur les sites de recrutement on tombe sur des grilles de revenus avec des salaires bruts mensuels auxquels pourraient prétendre les illustrateurs et illustratrices en sortie d’école. S’il y a bien un métier qui ne permet pas de telles prédictions, c’est bien l’illustration. C’est une jungle où l’on peut aussi bien ramer que tirer largement son épingle du jeu (souvent un peu des deux).

Le métier d’illustrateur, une aventure hors des sentiers battus.
Certains artistes font le choix de l’entreprise. C’est le cas du Concept Artist dans l’industrie du jeu vidéo ou de l’illustrateur en agence de design par exemple. Ce qui nous intéresse aujourd’hui, ce sont les illustrateurs indépendants, ceux qui ont fait le choix de l’indépendance et qui réussissent à vivre, voire très bien vivre de leur travail artistique. Comment trouvent-t-ils leurs clients ? Sont-ils à temps plein ? Finalement, est-il possible de vivre de l’illustration ? Ce sont toutes ces questions que nous allons nous poser ici. Je suis Aloïs Marignane illustrateur sur Paris et aujourd’hui je vous partage mon expérience de l’intérieur en tant qu’artiste indépendant.
La vie entrepreneuriale est déjà un défi mais la dimension créative rajoute un niveau d’exigence à cette aventure. En effet, pour réussir dans le monde de l’illustration, il ne suffit pas d’être un excellent artiste aux compétences techniques et esthétiques reconnues. Le fait de travailler à son compte impose un volet de compétences purement entrepreneurial similaire à n’importe quelle entreprise : identifier un besoin du marché, avoir une offre qui y correspond, signer un client, le facturer. Ce n’est pas tout à fait l’image qu’on se fait de l’artiste et le cliché romantique de l’incompris insomniaque trouvant son inspiration la nuit et s’endormant sur ses toiles au petit matin ne correspond pas vraiment à cette réalité. Pour autant, l’artiste est autant un esthète qu’un chef d’entreprise. Les écoles d’art ne mettent d’ailleurs pas forcément l’accent sur cette réalité du travail artistique : savoir vendre ses compétences artistiques, se développer pour pouvoir bien en vivre. Les étudiants en art et jeunes artistes sortant de chez leurs parents et du cocon protecteur de l’école d’art n’arrivent pas à comprendre quelle est la marche suivante pour atteindre le palier de leurs aînés qui ont réussi quelques années avant eux à trouver une place sur le marché de l’art.
La création : entre insouciance et stratégie
Le paradoxe est là : l’illustration est un métier fait de poésie et d’innocence. Il nécessite beaucoup d’expérimentations, de l’insouciance, une forme de naïveté et la puissance du travail artistique tient souvent à la gratuité de son intention, à l’insouciance qui s’en dégage et à la décorrélation des enjeux purement financiers. Pour autant, l’artiste lui est bien tenu de tirer un profit de sa création et d’établir une stratégie pour obtenir un profit durable et pérenne. Pour régler ce problème, les anciens offraient aux artistes ce cadre sécurisant à travers le mécénat et les résidences longue durée. Dans ce contexte, n’étant plus inquiété de l’aspect économique, l’artiste pouvait donner le meilleur de lui-même sur l’aspect créatif.
Aujourd’hui, les artistes courent deux marathons simultanément : celui de la quête de leur identité artistique, leur signature et celui de la rentabilité et la relation à leurs clients.
Pour ma part, je ne regrette pas nécessairement le mécénat et je pense que cette sorte d’urgence à vivre de son art est un challenge et un défi stimulant. Pour autant cela ne se fait pas tout seul. Il est tout à fait possible de bien vivre de son art mais cela ne se fera jamais sans un effort continu, une passion renouvelée et de la patience.
Comment bien vivre de l’illustration en indépendant ?
Il existe une multitude de sources de revenus liées à l’illustration. Il me semble que le temps de la spécialisation où un artiste faisait uniquement de la bande dessinée, du dessin publicitaire ou de l’illustration pour l’édition est révolu. Aujourd’hui, les frontières entre les facettes du métier sont complètement en train d’exploser et les artistes travaillent de plus en plus à 360° mêlant plusieurs sources de revenus. Avant d’en faire le tour, voici les grands domaines de l’illustration et la rémunération que l’on peut y attendre.
Aloïs Marignane
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La rémunération des métiers de l’illustration
- L’édition jeunesse : Il existe toujours une demande importante du côté du livre pour enfants. Le secteur reste peu rémunérateur pour les petites librairies et les auteurs qui cumulent souvent un travail alimentaire pour continuer à produire du livre jeunesse. L’auteur touche une partie de la rémunération au début du projet (avance sur droit d’auteur) et le reste avec un pourcentage sur les ventes. Dans les faits, le travail à fournir en amont est colossal et souvent bien supérieur à la hauteur des droits d’auteur reversés. À moins que le livre fasse un vrai carton et cumule des droits étrangers (traductions), l’édition d’un livre illustré reste un produit de niche (Le tirage moyen des livres pour enfants est autour de 3000 exemplaires). Les séances de dédicace en librairie peuvent être une autre source de rémunération complémentaire aux droits d’auteur.
↘︎ À titre d’exemple, une grande maison d’édition français évoquait un droit d’auteur pour l’illustrateur à 3% (sur des livres vendus une vingtaine d’euros). Une autre maison d’édition me proposait un contrat avec des droits d’auteur allant de 5% à 8% suivant l’évolution des paliers de vente. - L’illustration commerciale : C’est peut-être un secteur les plus rémunérateurs de l’illustration. Les entreprises, marques, enseignes ont les reins plus solides, des budgets de communication élevés. En travaillant sur une campagne nationale, voire internationale, le packaging d’un produit de qualité, en s’associant avec des marques réputées pour des opérations de communication, il y a moyen d’aller chercher des montants bien plus rémunérateurs que l’édition. Là aussi, l’extension de la cession des droits d’auteur pour l’exploitation de l’œuvre peut faire augmenter les gains proportionnellement à la taille des supports d’exploitation, la zone et la durée d’exploitation.
↘︎ À titre d’exemple, pour l’exploitation d’une illustration la rémunération peut aller de 400 € à plusieurs dizaines de milliers d’euros en fonction de la marque et de l’envergure de l’opération. - Le dessin éditorial : c’est une autre facette de l’édition. Il s’agit des illustrations réalisées pour les couvertures de magazine, les pleines pages, les encarts dans les quotidiens, hebdomadaires et revues en France ou à l’étranger. Dans les faits, la presse écrite est en déclin. Aussi curieux que cela puisse paraître, les budgets sont déjà définis. Un directeur artistique contact l’illustrateur avec un brief court, une dead line et un budget. En France, à l’exception de quelques titres qui mettent un point d’honneur à mettre la création originale à la une et à rémunérer correctement les illustrateurs, la majorité ne prend pas les moyens pour payer les artistes à la hauteur de leur travail. En se tournant vers la presse étrangère, plus éduquée à l’image illustrée peut-être, on trouve des rémunérations supérieures (notamment dans les pays anglo-saxons).
↘︎ À titre d’exemple, certains magazines français proposent des rémunérations inférieures à 300€ pour une illustration dans la presse (ce qui ne permet pas à un artiste de vivre correctement et de développer son activité). Sinon, on peut trouver des rémunérations autour des 500-1000€ pour une illustration. - La bande dessinée : La bande dessinée est un secteur passionnant auquel tout le monde pense quand on parle d’illustration. Mais c’est un secteur très difficile où quelques exceptions en vivent très confortablement tandis qu’une grande majorité ne parvient pas à tirer un revenu suffisant de ce travail. La plupart des artistes de bandes dessinées ont une activité complémentaire. On dit parfois qu’il y a plus de dessinateurs de bande dessinée que de lecteurs. Ce n’est sans doute pas vrai mais l’image est forte. On met souvent en avant les séries qui font des cartons comme Les Cahiers d’Esther, Blacksad, Le Chat, Astérix, Gaston, Black et Mortimer, Tintin… ou les mangas. Mais c’est une pointe émergée. Lors d’une interview, Denis Bajram disait «Parler de la BD en parlant des auteurs qui ont du succès c’est comme parler des Français qui ont gagné au loto pour parler des Français».
↘︎ En 2017, l’association des Etats généraux de la bande dessinée annonçait les résultats de son enquête et alertait sur la précarisation de ce métier (36% des auteurs sont en dessous du seuil de pauvreté). - Le dessin de presse : les dessinateurs de presse exercent un métier de niche dans le monde des médias. Ils traduisent l’actualité à travers des dessins piquants, drôle qui nous donnent à voir le monde sous un angle intéressant et inattendu. Ils ne sont pas nombreux à exercer cette activité professionnelle. En général, il cumule le dessin de presse avec une activité artistique parallèle (un studio de création graphique, de la facilitation graphique, du dessin narratif en entreprise…). La plupart du temps le dessinateur est indépendant et collabore avec des titres réguliers qui le rémunèrent à la commande : c’est un pigiste. Certains ont le statut de journalistes en tant que reporter-dessinateur.
- Le concept art : les dessinateurs et designers pour le jeu vidéo, le cinéma et l’animation ne manquent pas de travail. Ces secteurs génèrent des millions d’euros de chiffres d’affaires. Avec du talent et du travail, il est possible d’atteindre des niveaux élevés de rémunération en travaillant à la pré-production du design des décors et personnages des futurs grands succès commerciaux audiovisuels. La France est très bien positionnée sur ce marché mais on retrouve aussi beaucoup de français dans les grands studios étrangers. La liberté artistique est peut-être un peu moins grande que celle de l’auteur a proprement parlé mais si vous aimez le divertissement numérique, le concept art est peut-être une des voies les plus rémunératrices et sécurisantes des métiers de l’image illustrée.
La plupart des artistes travaillent à la croisée de ces secteurs. La stabilité et les plus grands niveaux de rémunération du Concept Art ou de l’illustration commerciale ou publicitaire permettent de compenser la création d’œuvres plus personnelles pour l’édition jeunesse ou la bande dessinée par exemple. Il est très courant que les artistes répondent à des missions de commande tout en travaillant sur un projet personnel long terme par exemple.
Les artistes d’aujourd’hui ont une activité beaucoup plus diversifiée que cela. Ils n’ont pas forcément besoin qu’un client, une marque ou une maison d’édition lui envoie un mail pour qu’il puisse vivre de son art. Il existe beaucoup d’autres possibilités pour monter un modèle économique viable autour de l’illustration.
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Les différents revenus de l’illustrateur
- La commande : c’est le plus classique et immédiat. Un client vous envoie son brief. Vous définissez un budget et une dead line et c’est parti. C’est un très bon moyen de vivre de son activité d’illustrateur.
◉ Point fort : vous pouvez aller vers des clients plus prestigieux, vous faire représenter par un agent et travailler pour des clients aussi diversifiés que la presse, l’édition, le privé, le public, en France ou à l’étranger.
◉ Point faible : votre rémunération est entièrement dépendante de votre temps passé. - La vente en ligne : vous vendez vos créations sur votre propre boutique en ligne ou sur des plateformes de vente (Etsy, Society6, Redbubble…). C’est un moyen de rémunération qui peut être intéressant sur le long terme mais qui demande un investissement de départ très important.
◉ Point fort : revenus réguliers, revenus semi-passifs.
◉ Point faible : très gros investissement de départ, nécessite de la publicité et du renouvellement pour faire vivre la boutique, charge logistique. - La vente via les galeries et concept stores : plutôt que de gérer votre propre boutique, vous confiez vos dessins à une galerie, une maison d’édition, un concept store qui va les éditer en tirage imprimé en très haute définition et vendu encadré en boutique. C’est un très bon moyen pour se faire connaître davantage et déléguer ses ventes.
◉ Point fort : plus grande visibilité, moins de temps passé sur la vente et l’expédition.
◉ Point faible : il faut être sélectionné(e), le suivi des ventes peut demander un peu d’énergie. - Le livre : la création d’un livre, bien que peu rémunérateur est une très belle carte de visite et un autre moyen de se faire connaître en dehors des réseaux sociaux. Un livre est un objet physique et presque éternel qui se conserve dans les bibliothèques. S’il est réussi, c’est un signal fort envoyé. Vous devenez un auteur.
◉ Point fort : noblesse du métier, objet durable, permet de se faire connaître par un large public.
◉ Point faible : un travail énorme souvent pas rémunéré à sa juste valeur. - Les dédicaces : les séances de dédicaces et signatures sont un revenu complémentaire de la création d’un livre. Elles permettent de faire un complément de revenu.
◉ Point fort : moins d’effort à fournir que pour la création du livre.
◉ Point faible : des déplacements et du temps à prévoir. - La formation et ateliers : l’intervention en école d’art, médiathèque, salons, ateliers payants permet de transmettre son savoir et son expérience à un plus grand nombre. Les cours en ligne (Domestika, Patreon, sa propre plateforme…) sont aussi des revenus complémentaires de l’enseignement artistique.
◉ Point fort : les revenus peuvent être réguliers, voire passifs.
◉ Point faible : investissement en temps et énergie. - Monétiser son audience sur les réseaux sociaux : les plateformes comme Youtube ou Tiktok proposent la monétisation des audiences via la publicité en reversant une contrepartie aux créateurs. D’autres solutions existent également pour rémunérer une audience : des plateformes de soutien comme Patreon, Tipeee, la newsletter partiellement payante ou payante.
◉ Point fort : revenus semi-passifs, régularité.
◉ Point faible : nécessite une audience, très gros investissement de départ, effort dans la durée pour maintenir l’audience. - Le sponsoring par les marques : c’est également une autre façon de profiter de son audience. Une marque s’associe à vous pour créer un projet rémunéré (produit, événement…) ou paie pour passer dans votre média (Youtube, Insta, Tiktok, newsletter, podcast…) à travers une publicité, une annonce, une présentation.
◉ Point fort : revenus importants
◉ Point faible : nécessite une audience forte ou nichée.
Quelles études pour être illustrateur ?
Il n’existe pas d’études particulières pour être illustrateur. Une école d’art avec beaucoup de dessin offre un cadre idéal pour progresser et affiner son style personnel. Les illustrateurs et illustratrices viennent des Arts Décoratifs, les Beaux-Arts, Penninghen, Institut Saint Luc, mais aussi de l’animation en DMA ou aux Gobelins tandis que d’autres arrivent du graphisme, du design et de la direction artistique.
Quels sont les avantages du métier d’illustrateur ?
Le principal avantage de la vie d’illustrateur indépendant est de se réveiller chaque matin en faisant un travail qui nous passionne. Cela n’a pas de prix. L’autre point fort de ce métier est la souplesse temporelle et géographique qu’offrent les métiers de l’indépendance. En contrepartie, le travail à fournir est important.
Comment gagner de l’argent en tant qu’illustrateur ?
Pour vivre de votre travail d’illustrateur, la principale source de revenus est le dessin de commande. À cela, vous pouvez ajouter la vente d’illustrations originales ou en tirages d’art (sur votre site ou en galerie, concept store). Vous pouvez également illustrer des livres pour des maisons d’édition, des auteurs ou vos propres ouvrages. Il existe aussi une multitude d’autres sources de revenus possibles pour les illustrateurs via les cours, les partenariats, le sponsoring, les communautés privées, les abonnements payants, l’extension des droits d’auteur…
Quelle est la différence entre dessinateur et illustrateur ?
La principale différence entre l’illustration et le dessin se situe du côté de ce qui est représenté : si c’est un dessin d’observation, un plan, un croquis, une nature morte, une perspective… on parlera davantage d’un dessin tandis que si l’image raconte une histoire, une forme de narration à travers les sujets représentés, on parle davantage d’illustration. Ainsi, l’illustrateur est celui qui raconte des histoires à travers ses dessins tandis que le dessinateur représente ce qu’il voit.





